« On m'a jeté un sort »

Cette phrase, je l'entends régulièrement.

Elle arrive parfois d'emblée, dans les premières minutes d'une séance. Parfois plus tard, une fois que la confiance s'est installée, quand la personne ose enfin nommer ce qu'elle porte depuis des mois ou des années. « Je crois qu'on m'a envoûtée. » « Ma belle-sœur m'a fait quelque chose, j'en suis sûre. » « Depuis ce jour où j'ai croisé cette personne, plus rien ne va. »

Quand on prononce ces phrases-là, on attend souvent l'une de deux réactions. Soit un praticien qui va renchérir dans la peur, confirmer qu'effectivement c'est très grave, et proposer un coûteux rituel pour « retirer le sort ». Soit, à l'inverse, quelqu'un qui va balayer la question d'un revers de la main« ce sont des croyances », « vous vous faites des idées », « allez voir un psychologue ».

Je ne veux faire ni l'un ni l'autre.

Ce vocabulaire vient de quelque part. Il porte une histoire, une culture, une expérience. Dans beaucoup de régions du monde — les Antilles, une grande partie de l'Afrique, le Maghreb, l'Europe rurale ancienne, et aussi dans des traditions familiales qu'on croit oubliées mais qui sont plus vivantes qu'on ne le pense — ce langage-là est normal. Il sert à nommer des phénomènes réels que les personnes concernées ressentent, et que les sciences modernes n'expliquent pas totalement. Balayer ce vocabulaire comme « des superstitions », c'est humilier des gens qui savent parfaitement ce qu'ils vivent, et c'est passer à côté de ce qu'il y a à comprendre.

Mais je crois aussi — et c'est ce que je voudrais expliquer ici — qu'on se trompe souvent sur ce qu'est vraiment ce phénomène. Qu'on lui donne une forme beaucoup plus spectaculaire qu'il n'en a, en réalité. Et que cette forme spectaculaire produit à elle seule une grande partie de la peur et du mal que les personnes endurent.

Ce que la magie noire n'est presque jamais

Quand les gens prononcent « magie noire », ils imaginent souvent quelque chose qui ressemble aux films : un sorcier ou une sorcière qui prépare un rituel, prononce des incantations, manipule des objets, pour envoyer à distance une attaque sur une personne précise. Un acte volontaire, technique, puissant — qu'on pourrait contrer uniquement par un autre acte tout aussi technique.

Cette image-là existe, dans certaines traditions, et je ne vais pas prétendre qu'elle n'a aucune réalité. Des rituels d'hostilité rituelle existent, dans certaines cultures. Quelques personnes en pratiquent encore. Mais c'est infiniment plus rare que ce qu'on imagine. Dans ma pratique, sur des centaines de séances, je rencontre rarement — très rarement — des situations où il y a eu un acte rituel conscient, technique, dirigé contre la personne.

Ce que je rencontre beaucoup plus souvent, c'est autre chose. Quelque chose de plus ordinaire, de plus répandu, et de plus insaisissable aussi — parce que ça ne ressemble pas à ce qu'on imagine.

L'exemple qui change tout — le voisin qu'on maudit

Imaginez la situation suivante, parfaitement banale.

Dans un immeuble, une personne a un conflit avec son voisin. Ce voisin lui a fait du tort — il l'a calomniée auprès de l'administration, il a fait des démarches en douce pour lui nuire, il a retourné d'autres résidents contre elle. Elle est en colère. Une vraie colère, légitime, profonde. Et cette colère, elle la rumine. Le matin en buvant son café, elle pense à son voisin et elle lui en veut. Le soir en se couchant, elle se rejoue des scènes où elle lui dirait ses quatre vérités. Chaque fois qu'elle le croise dans la cage d'escalier, elle détourne les yeux en serrant les mâchoires, et pendant les heures qui suivent, elle est traversée par des pensées hostiles. Qu'il paye. Qu'il lui arrive quelque chose. Qu'il se casse la figure dans les escaliers. Qu'on le démasque enfin.

Elle ne se dit pas une seconde qu'elle fait de la magie. Elle ne fait aucun rituel. Elle n'invoque rien. Elle rumine, c'est tout. Comme n'importe qui dans une situation comparable.

Et pourtant, pour moi, c'est une forme réelle de ce qu'on appelle magie noire. Une forme indirecte, sans nom, sans conscience — mais une forme réelle tout de même.

Parce que la pensée hostile répétée, quand elle est assez intense et assez continue, envoie quelque chose. Quelque chose qui n'a pas de nom précis dans notre culture rationnelle, mais que beaucoup de traditions anciennes savaient nommer. Quelque chose qui s'apparente à une émission, à une charge, à une direction d'énergie vers la personne visée.

Et ce quelque chose, le voisin le reçoit. Il ne sait pas d'où ça vient, il ne sait pas que sa voisine pense constamment à lui du matin au soir. Mais il se sent observé. Il se sent tendu dans la cage d'escalier. Il dort mal les nuits où il sait qu'il va la croiser le lendemain. Il commence à somatiser — mal au ventre, migraines, fatigue inexpliquée. Il n'a aucune idée de ce qui se passe. Il se dit qu'il doit être stressé. Il va voir le médecin, qui ne trouve rien.

Si cette situation dure des mois, si la voisine continue de le maudire intérieurement sans relâche, il finira peut-être par se dire — parce que cette idée existe dans notre culture aussi, même de manière résiduelle — « on me veut du mal ». Et si c'est quelqu'un qui a grandi dans une culture où cette idée a encore sa place pleine et entière, il dira carrément « on m'a envoûté ».

Et il aura raison — mais pas pour les raisons qu'il croit.

Ce qui est réel derrière le mot

Reprenons, calmement, ce qui se passe vraiment dans des situations comme celle-là.

Il y a une émission. Une personne, par sa colère, sa rancœur, ses pensées récurrentes, émet quelque chose en direction d'une autre. Ce quelque chose n'a rien de mystique au sens spectaculaire — c'est l'expression répétée d'une hostilité qui a fini par prendre forme dans son champ intérieur. Vous pouvez l'appeler comme vous voulez. Charge hostile. Pensée vectorisée. Attention négative dirigée. Les mots importent peu, c'est le phénomène qui compte.

Il y a une réception. La personne visée capte cette émission. Pas toujours consciemment. Mais son corps, son système nerveux, son champ énergétique — tout cela perçoit qu'elle est dans le viseur de quelqu'un. Et ça produit des effets concrets : tensions, fatigue, rêves agités, symptômes physiques qui n'ont pas de cause médicale claire.

Il y a une accumulation. Si ça dure, si l'hostilité est continue, alors cela se dépose. Le corps de la personne visée commence à porter la charge comme on porterait un vêtement invisible mais pesant. Elle se sent « pas bien » sans savoir pourquoi. Elle devient plus vulnérable à d'autres choses. Son humeur s'assombrit. Son sommeil se dégrade.

Voilà, à mon avis, ce qu'est la majorité des cas où les gens arrivent en parlant de magie noire ou d'envoûtement. Pas un sorcier mystérieux avec des objets rituels — une personne ordinaire qui, dans son quotidien, rumine contre une autre et émet à son insu une charge qui finit par peser.

Et si vous y réfléchissez, c'est nous tous. Nous l'avons tous fait. Quand on en veut profondément à quelqu'un. Quand on ressasse une injustice. Quand on déteste quelqu'un en silence, des mois durant. Nous envoyons tous, à certains moments de notre vie, quelque chose à quelqu'un d'autre — sans savoir que ça a des effets. Pas par méchanceté. Par humanité ordinaire.

La peur est le plus gros du problème

Il y a un autre aspect qu'il faut dire, parce qu'il est central.

Quand une personne se croit « envoûtée », elle entre dans un état particulier. Un état de vigilance permanente, de peur sourde, d'anticipation du pire. Elle se met à interpréter chaque événement malheureux de sa vie comme la preuve supplémentaire qu'on lui veut du mal. Elle perd le sommeil. Elle se replie. Elle évite les situations normales. Elle développe une tension chronique dans son corps.

Et tout cela, à soi seul, produit déjà tous les symptômes qu'elle attribue à l'envoûtement.

Autrement dit : même s'il n'y avait aucune charge réelle envoyée par personne, le simple fait de vivre dans la peur d'être ciblée produirait exactement le même mal. Les insomnies, les tensions, la fatigue, le sentiment d'être suivie, la malchance qui s'enchaîne (parce qu'on est tellement tendue qu'on prend de mauvaises décisions, qu'on trébuche vraiment, qu'on oublie des choses importantes).

C'est ce que j'appelle, dans ma pratique, le vrai envoûtement : celui qu'on se fait à soi-même en croyant qu'on nous le fait. Et celui-là est infiniment plus répandu que les autres.

C'est pour cela que certains praticiens peu scrupuleux ont tout intérêt à alimenter cette croyance. Plus la personne croit qu'elle est envoûtée, plus elle produit les symptômes qui semblent le confirmer. Plus elle produit ces symptômes, plus elle revient voir le praticien. Plus elle revient, plus elle paye. C'est un cycle infernal, dans lequel la personne s'épuise autant financièrement qu'émotionnellement, et dans lequel la peur devient l'engrenage principal.

Pourquoi ce n'est pas si grave qu'on le croit

Maintenant, je voudrais dire ce que je vois arriver quand une personne qui se croyait envoûtée accepte de regarder les choses autrement.

Souvent, la libération commence par la peur qui tombe. Quand on comprend que ce qui se passe n'est pas un sort lancé par un magicien qui aurait un pouvoir sur nous, mais simplement une charge captée — dont l'origine peut être une voisine en colère, un ex amoureux qui rumine, un collègue hostile, ou même la peur qu'on se fait à soi-même — alors quelque chose lâche. La personne reprend pouvoir sur sa propre vie. Elle arrête de se sentir comme une victime impuissante d'une force obscure, et elle retrouve sa place de sujet, capable d'agir et de choisir.

Ensuite, le travail consiste simplement à aider à déposer ce qui ne lui appartient pas. Pas de rituel spectaculaire. Pas de « retour à l'envoyeur » avec cierge noir et sel. Pas d'exorcisme tonitruant. Juste une attention précise, une écoute du corps, une libération progressive de ce qui s'est accumulé.

Dans la grande majorité des cas, ça suffit. En quelques séances — parfois même en une seule, quand la charge n'est pas trop ancrée — la personne recommence à dormir, à respirer, à vivre sa vie. Sans drame, sans rituel théâtral. Parce que ce qui pesait n'avait rien de démoniaque. C'était une charge humaine, trop humaine, qu'il a suffi de reconnaître pour qu'elle puisse s'en aller.

Et le plus étonnant, c'est que souvent, quand la personne retrouve sa tranquillité intérieure, la situation extérieure se modifie aussi. La voisine hostile commence à perdre son intérêt pour elle. Les conflits s'éteignent. La personne reçoit moins, parce qu'elle est moins vulnérable, moins tendue, moins en écho avec ce qu'on lui envoyait. Elle sort de la zone de tir, pour ainsi dire.

Attention à ceux qui entretiennent la peur

Je voudrais dire un mot sur un problème que je rencontre trop souvent, et qui me pose une question éthique sérieuse.

Il existe des praticiens qui vivent de la peur de la magie noire. Ils reçoivent des personnes inquiètes, confirment avec gravité qu'elles sont effectivement victimes d'envoûtements très puissants, et proposent des séries de rituels à des tarifs qui augmentent avec la sophistication annoncée du traitement. Certains demandent des objets personnels, des photos, des mèches de cheveux. Certains parlent de « grands travaux » qui vont durer des mois et coûter plusieurs milliers de francs ou d'euros. Certains vont jusqu'à désigner un coupable — un proche, un membre de la famille, un ancien amour — qu'ils accusent d'être à l'origine de tout, sans aucune preuve.

Ce n'est pas de la magie noire qu'il faut avoir peur. C'est de ces praticiens-là. Ils font infiniment plus de mal que toutes les voisines en colère réunies — parce qu'ils installent une peur durable, qu'ils instrumentalisent la détresse de personnes vulnérables, et qu'ils ruinent financièrement des gens déjà fragilisés.

Quelques signaux qui doivent vous alerter si vous consultez sur ce type de sujet :

  • Quelqu'un qui vous confirme avec assurance que vous êtes envoûtée alors que vous posez à peine la question.

  • Quelqu'un qui désigne nommément un coupable (votre belle-mère, un ex, un collègue) sans disposer d'aucune information objective.

  • Quelqu'un qui propose une série longue et coûteuse de rituels de « nettoyage », « protection », « retour à l'envoyeur », avec paiement d'avance.

  • Quelqu'un qui vous dit que sans son intervention continue, « le mal reviendra ».

  • Quelqu'un qui vous demande de ne plus voir certaines personnes de votre entourage, présentées comme dangereuses ou complices.

  • Quelqu'un qui prétend avoir un pouvoir que personne d'autre n'aurait, ou qui s'enorgueillit de ses « hauts dons ».

Si l'un de ces signaux vous saute aux yeux, fuyez. Même si la personne vous a fait du bien lors d'une première séance (c'est classique : on crée de la confiance, puis on installe la dépendance). Le vrai soin, sur ces sujets, désamorce la peur, il ne l'entretient pas. Il ramène la personne vers son pouvoir propre, il ne la rend pas dépendante d'une intervention extérieure permanente.

Ce que cela change, de regarder autrement

Pour résumer ce que je voudrais transmettre dans cet article.

La magie noire, au sens spectaculaire et rituel, existe de façon extrêmement rare. Dans la grande majorité des cas où les gens arrivent avec cette inquiétude, il ne s'agit pas de ça.

Ce qui existe réellement et très fréquemment, c'est l'hostilité humaine ordinaire qui, quand elle dure, produit des effets réels. La pensée qui rumine, la colère qui se concentre, la rancœur qui s'accumule — tout cela envoie quelque chose, sans qu'il y ait besoin de rituel. Nous en sommes tous, un jour ou l'autre, émetteurs ou récepteurs.

La peur elle-même est souvent le plus gros du problème. Elle produit à elle seule les symptômes qu'on attribue à l'envoûtement, et elle empêche de voir clairement.

La libération, dans la plupart des cas, est plus simple qu'on ne le croit. Pas de drame rituel. Juste de l'attention, de la précision, une écoute du corps, et la reconnaissance tranquille de ce qui pèse et qui n'est pas à vous.

Et il faut se méfier des praticiens qui entretiennent la peur pour en vivre. Ceux-là font plus de mal que les voisines les plus hargneuses.

Si vous êtes dans une situation où vous vous posez la question d'un « sort » ou d'un « envoûtement », je voudrais juste vous dire ceci : ne partez pas d'emblée dans l'imaginaire du pire. Regardez d'abord du côté des relations ordinaires autour de vous — conflits récents, personnes en colère contre vous, hostilités anciennes non apaisées. Regardez aussi, honnêtement, votre propre rapport à l'hostilité — y a-t-il des personnes contre qui vous ruminez depuis longtemps, et qui seraient peut-être en train d'encaisser autant que vous, sans qu'aucune des deux ne le sache ?

Et surtout — n'ayez pas peur. Pas de cette peur-là. Elle est largement injustifiée, dans sa forme habituelle. Ce qui pèse peut se déposer. Ce qui se reçoit peut se libérer. Ce qui s'est accroché peut s'en aller. Sans drame, et sans rituels onéreux.

Le vivant, quand on arrête d'avoir peur, retrouve toujours son cours.