L'inverse de tout ce qu'on lit

On parle beaucoup, ces dernières années, des personnes qui nous font du mal. Les pervers narcissiques, les manipulateurs, les toxiques, les profils limites, les emprises déguisées en histoires d'amour, les relations qui épuisent. Il faut en parler — ces phénomènes sont réels, ils font des dégâts, et mettre des mots dessus est libérateur pour beaucoup de personnes.

Mais à force de ne parler que de ça, on finit par oublier l'autre moitié du monde.

Parce qu'il y a aussi, dans nos vies, des gens qui nous font du bien sans le savoir. Qui nous en ont fait hier. Qui nous en font aujourd'hui. Qui nous en feront demain. Qui traversent nos journées comme des petites sources discrètes — jamais spectaculaires, jamais conscientes d'être précieuses — et dont la présence construit, dans notre paysage intérieur, quelque chose dont on ne mesure jamais vraiment l'importance.

Je voudrais, dans cet article, prendre le temps de les reconnaître. Parce qu'on ne leur dit presque jamais. Et parce que les apercevoir, c'est déjà une forme de réparation face à tout ce qu'on croise par ailleurs.

La voisine qui vous salue avec un vrai regard

Vous la croisez le matin en sortant. Elle est en train de vider sa poubelle ou d'arroser ses géraniums. Elle vous dit « bonjour » — mais pas le « bonjour » automatique qu'on récite en regardant son téléphone. Un vrai « bonjour », avec un regard qui se pose, une fraction de seconde d'attention, parfois un petit commentaire sur le temps qu'il fait.

Elle ne sait pas — elle ne le saura jamais — que son « bonjour » a peut-être été, ce matin-là, le seul moment où quelqu'un vous a regardée vraiment. Elle ne sait pas que vous avez pleuré dans votre voiture en venant travailler la veille. Elle ne sait pas que vous traversez une rupture, ou une dépression, ou juste une mauvaise passe. Elle fait simplement ce qu'elle fait tous les jours, avec les gens qu'elle croise. Mais pour vous, ce matin-là, c'était quelque chose.

Il y a des personnes comme ça dans la plupart des quartiers, dans les immeubles, dans les rues où l'on habite. Des personnes qui n'ont aucune prétention spirituelle, aucune formation en bienveillance, aucun atelier de communication non-violente à leur actif. Elles sont juste là, à leur place, et elles font passer quelque chose qui ne devrait pas être rare mais qui l'est devenu : un regard humain posé sur un autre humain.

Le libraire qui se souvient

Vous rentrez dans sa librairie. Peut-être que vous n'y êtes pas venu depuis des mois. Il lève les yeux, vous voit, et dit : « alors, ce Yourcenar, ça vous a plu ? »

Vous avez oublié vous-même que vous aviez acheté ce livre la dernière fois. Vous ne l'avez peut-être pas encore fini. Mais lui, il s'en souvient.

Ce n'est pas une prouesse de mémoire. Ce n'est pas une stratégie commerciale. C'est qu'il aime son métier, et qu'il aime les gens qui entrent dans sa librairie, et qu'il s'intéresse vraiment à ce qu'ils lisent. Cette attention-là, à une époque où les algorithmes nous recommandent des produits en calculant notre historique d'achats, est presque bouleversante. Quelqu'un s'est souvenu de nous. Quelqu'un a pensé à nous, même brièvement, quelque part entre sa dernière visite et celle-ci.

Et ce sentiment d'être reconnue — au sens premier du terme : re-connue, connue à nouveau — fait quelque chose dans le corps. Une détente discrète. Une chaleur. Parfois une envie de pleurer qu'on ne s'explique pas.

Il y a des libraires comme ça, des commerçants, des artisans, des fleuristes, des cafetiers, des pharmaciennes, des coiffeuses. Des personnes dont le métier n'est pas officiellement d'être présentes à nous, mais qui le sont en plus du reste — et dont la présence compte, dans l'équilibre fragile d'une journée, plus qu'on ne voudrait l'admettre.

Le collègue qui rit à vos blagues

Il y en a un dans la plupart des équipes. Celui qui, quand vous dites quelque chose de drôle, rit franchement. Pas par politesse. Pas pour entretenir une bonne ambiance. Parce que ça l'a vraiment fait rire.

Ce collègue-là est précieux — et on ne s'en rend compte que quand on change de travail. Soudain, dans le nouveau poste, vous dites les mêmes choses qu'avant, et plus personne ne rit vraiment. On sourit, poliment. On hoche la tête. Mais ce rire franc, spontané, qui se déclenche sans filtre, il n'est plus là. Et vous comprenez, avec un léger pincement, que votre ancien collègue n'était pas remplaçable — même si vous ne l'aviez jamais particulièrement noté quand il était là.

Il y a plein de variantes de ce collègue. Celle qui vous fait un clin d'œil en réunion quand le chef dit une absurdité. Celui qui vous apporte un café spontanément parce qu'il allait en chercher un pour lui. Celle qui vous envoie un message sur Slack au bon moment d'une journée difficile. Ces petites attentions-là ne s'inscrivent dans aucun projet de développement professionnel. Elles sont juste le signe qu'une personne vous voit — et qu'elle vous voit avec plaisir.

L'ami qui, sans faire d'analyse, vous dit juste « ça va aller »

Certains amis, quand vous leur racontez une difficulté, vont immédiatement essayer de comprendre. Ils posent des questions, formulent des hypothèses, proposent des pistes, font des parallèles avec ce qu'ils ont lu ou vécu. C'est utile parfois, mais ça peut aussi épuiser. Parce que ce dont on a besoin, dans certains moments, ce n'est pas d'un diagnostic. C'est d'une présence.

Et puis il y a ces amis — plus rares — qui, face à votre détresse, ne disent presque rien. Ils vous regardent. Ils vous laissent parler. Et à un moment, ils posent une main sur votre bras, ou ils prennent un verre dans la cuisine, ou ils vous disent simplement : « ça va aller. »

Cette phrase-là, on pourrait la trouver creuse si on la lisait sur une carte postale. Mais dans la bouche de cet ami précis, à ce moment précis, elle n'est pas creuse du tout. Elle est une déclaration d'appartenance. Elle dit : « je suis là, tu n'es pas seul, ce que tu vis va passer, et en attendant je ne bouge pas. » Dit par la bonne personne, au bon moment, c'est plus fort qu'une heure d'analyse psychologique raffinée.

La caissière qui plaisante

Il y en a une dans beaucoup de supermarchés. Celle qui, au moment de scanner vos articles, fait une petite remarque drôle sur un produit que vous achetez, sur le temps qu'il fait, sur la file qui s'allonge derrière vous. Vous riez ensemble, trois secondes, et vous repartez avec une humeur un peu plus légère qu'en arrivant.

Elle fait huit heures par jour à ce poste. Elle voit défiler des centaines de personnes. Et pourtant, elle trouve encore l'énergie de créer un petit moment humain avec chaque client ou presque. Sans en faire un spectacle. Sans forcer la bonne humeur. Juste parce que c'est sa manière d'être, et qu'elle préfère rire un peu que de rester silencieuse.

Cette caissière-là, statistiquement, a probablement sauvé la journée de beaucoup plus de personnes qu'elle ne peut l'imaginer. Des personnes qui sont arrivées à sa caisse en tenant le coup péniblement, et qui sont reparties un peu allégées — sans qu'elle sache rien de leurs difficultés, et sans qu'elles sachent, elles-mêmes, que son petit rire les a portées jusqu'au soir.

Ce qui circule, et qu'on appelle comment

Je ne sais pas exactement quoi penser de ce phénomène, dans la grande mécanique du monde. Mais je sais ce que j'observe, dans ma pratique et dans ma vie.

Il y a des personnes dont la simple présence modifie l'espace autour d'elles. Pas spectaculairement. Pas à la manière d'un maître qui entre dans une pièce et que tout le monde regarde. Non — à la manière d'une lampe allumée dans un coin, qui ne fait pas de bruit, qui ne revendique rien, mais qui transforme complètement l'atmosphère d'une pièce.

Ces personnes-là ne savent pas qu'elles font ça. Elles ne se vivent pas comme « lumineuses ». Elles ne travaillent pas leur rayonnement. Elles ne cherchent pas à inspirer. Elles sont simplement elles-mêmes, en paix avec une part de ce qu'elles sont, et cette paix se propage — sans qu'elles s'en rendent compte, sans qu'elles le décident.

Quelque chose circule entre les êtres, que les mots ne rattrapent jamais très bien. On peut l'appeler présence, bienveillance, chaleur humaine, bonté ordinaire, énergie, âme. Les mots importent peu. Ce qui compte, c'est que le phénomène est là, qu'il est plus fréquent qu'on ne le remarque, et que nous en sommes tous, sans toujours le savoir, à la fois émetteurs et récepteurs.

Ce que ça change, de les remarquer

Maintenant, une proposition simple.

Essayez, dans les jours qui viennent, de remarquer activement les personnes qui vous font du bien sans le savoir. Pas pour les remercier spectaculairement — ce serait bizarre, ce serait lourd, et ce serait trahir leur façon d'être. Juste pour les reconnaître intérieurement. Pour vous dire : « cette caissière, ce matin, m'a fait rire, et ça m'a fait du bien. » « Cette voisine, en me disant bonjour, a posé un peu de chaleur dans ma journée. » « Ce collègue, en se souvenant que j'étais malade la semaine dernière, m'a touchée. »

Vous verrez ce qui se passe. Quelque chose bouge, à mesure qu'on remarque. On réalise qu'on croise chaque jour plusieurs de ces personnes. Que le monde n'est pas peuplé uniquement de toxiques et d'indifférents. Qu'il y a partout, tissée dans le quotidien, une bienveillance ordinaire qui fait tenir les choses — et qui mérite qu'on lève les yeux pour la voir.

Et puis, progressivement, une deuxième chose arrive. On commence à se demander, doucement : « et moi, est-ce que je suis, pour quelqu'un, cette personne-là ? »

Peut-être que oui. Peut-être que vous êtes, pour le livreur qui vous connaît, pour la collègue nouvelle qui arrive dans l'équipe, pour la stagiaire qui vous voit avec un peu de timidité, cette personne qui fait du bien sans le savoir. Peut-être qu'un simple bonjour de votre part, avec un vrai regard, a déjà changé la couleur d'une journée chez quelqu'un dont vous ne saurez jamais rien.

C'est une pensée qui donne envie de sourire. Et qui invite, doucement, à continuer.

Pour finir

On passe beaucoup de temps, aujourd'hui, à apprendre à se protéger des gens qui nous font du mal. C'est nécessaire, et je travaille moi-même avec des personnes qui doivent faire ce chemin-là.

Mais il y a un autre travail, tout aussi important, et qu'on oublie parfois : apprendre à reconnaître ceux qui nous font du bien. Les nommer à soi-même. Les laisser nous atteindre. Leur rendre, quand on peut, ce qu'ils nous donnent sans le savoir — ne serait-ce que par la qualité de notre propre regard en retour.

Parce que finalement, une vie tient à peu de choses. Une voisine qui dit bonjour. Un libraire qui se souvient. Un collègue qui rit. Un ami qui reste. Une caissière qui plaisante. Mis bout à bout, sur une année, ces petites présences font plus de travail qu'on ne croit.

Et le plus beau dans l'histoire, c'est que nous sommes tous, sans toujours le savoir, l'une de ces personnes pour quelqu'un d'autre.

Alors continuez. Sans vous en rendre compte, si possible. C'est comme ça que c'est beau.