Cette expression est partout. On l'entend dans les conversations entre amis, dans les vidéos qui passent, dans les livres en tête de gondole. Elle a remplacé en quelques années des mots plus anciens — « manipulateur », « homme toxique », « femme toxique », « personne difficile ». Elle est devenue le mot par défaut, celui qu'on prononce dès qu'une relation a fait trop de mal.
Et c'est arrivé pour de bonnes raisons. Pendant longtemps, les personnes qui sortaient de ces relations étaient mal entendues. On leur disait qu'elles exagéraient, qu'elles devaient comprendre l'autre, qu'elles n'avaient qu'à mieux communiquer. Le mot « pervers narcissique » est venu nommer une réalité qui n'avait pas de nom, et il a permis à beaucoup de personnes de poser enfin les choses.
Mais aujourd'hui, ce mot s'est tellement répandu qu'il commence à faire autre chose que ce qu'il devait faire. Il enferme. Il fige. Et parfois, il empêche le travail vrai de commencer.
Je voudrais en parler ici, du point de vue qui est le mien — celui de quelqu'un qui reçoit, presque chaque semaine en séance, des personnes qui sortent de ces relations. Sans juger l'autre, sans juger la personne qui en sort. Juste pour dire ce que j'observe, et ce qui aide vraiment à se libérer de ce qui s'est déposé.
Une note avant de commencer : tout ce que je décris ici n'est pas un diagnostic. La pathologie clinique du narcissisme pathologique existe et relève d'une évaluation psychiatrique. Cet article parle de ce qui arrive, ensuite, dans le corps et dans l'énergie des personnes qui ont vécu des relations qui les ont profondément abîmées.
Pourquoi ce mot a fait du bien
Avant de regarder ses limites, il faut nommer ce qu'il a apporté.
Avant que ce mot ne se diffuse, beaucoup de personnes vivaient ces relations sans pouvoir les nommer. Elles disaient « il est difficile », « elle est compliquée », « c'est moi qui m'y prends mal ». Elles tournaient en rond dans la culpabilité, parce que leur entourage ne voyait souvent que la version visible de l'autre — charmant en société, attentionné devant les amis, brillant en public.
Le mot « pervers narcissique » a permis à beaucoup de ces personnes de poser : non, ce n'était pas moi, il y avait quelque chose dans la relation qui était structurellement abîmant. Et cela a fait sauter un verrou immense. Une fois qu'on a un mot, on peut commencer à partir, à parler, à demander de l'aide. Avant le mot, on restait enfermée seule.
Donc ce mot, je ne le combats pas. Il a été utile, et il continue de l'être pour beaucoup de personnes qui en ont besoin pour poser ce qu'elles vivent.
Mais le mot fait aussi quelque chose qu'il ne devrait pas
À mesure qu'il s'est popularisé, ce mot a pris une autre fonction, plus problématique.
Il est devenu un diagnostic posé à distance, sans expertise, par des proches, par des podcasts, par des grilles de lecture en quinze points qu'on trouve sur internet. On commence par l'employer pour soulager la personne qui souffre — et on finit par l'utiliser pour étiqueter définitivement quelqu'un qu'on n'a souvent jamais rencontré, sur la base du récit de l'autre.
Or le narcissisme pathologique, au sens clinique, est une chose précise et plutôt rare. Il existe, et les personnes qui en présentent les critères réels causent effectivement beaucoup de dégâts autour d'elles. Mais il existe aussi, et c'est beaucoup plus fréquent, des dynamiques relationnelles très abîmantes qui ne relèvent pas de cette catégorie. Des personnes blessées qui blessent en retour. Des couples où chacun joue, sans s'en rendre compte, un rôle qui finit par enfermer l'autre. Des relations qui répètent ce qui n'a pas été soigné dans l'enfance — chez l'un, chez l'autre, parfois chez les deux.
Mettre tout cela sous la même étiquette n'aide personne. Pas la victime, qui se prive d'une compréhension plus fine de ce qui s'est joué et qui peut alors la libérer. Pas l'autre, qui devient un personnage de cinéma, vidé de toute humanité, et donc impossible à quitter intérieurement — parce qu'on ne se libère pas d'un monstre, on se libère d'une personne, même quand cette personne nous a fait du mal.
Et surtout, ça empêche le travail le plus important, qui est celui qui se fait en vous.
Ce que je vois en séance, après ces relations
Les personnes qui viennent me voir après avoir vécu ce type de relation arrivent souvent dans le même état. Et ce n'est jamais un état que la simple connaissance des « douze signes du PN » suffit à apaiser.
Elles ont compris, intellectuellement, ce qui s'est passé. Elles ont lu. Elles ont vu des vidéos. Elles ont parfois suivi une thérapie qui les a aidées à mettre des mots. Mais leur corps, lui, est encore dedans.
Elles sursautent quand le téléphone vibre, parce que ça pourrait être un message. Elles vérifient la rue avant de sortir. Elles ne dorment pas bien. Elles ont des nœuds dans le ventre quand elles passent près de certains lieux. Elles sont sur le qui-vive en permanence, alors même que la personne n'est plus dans leur vie depuis des mois — parfois des années.
Elles ont la sensation, douloureuse et difficile à formuler, qu'une partie d'elles est restée là-bas. Que quelque chose ne leur a pas été rendu. Que leur vitalité, leur joie, leur clarté, leur envie de vivre — quelque chose de tout cela ne fonctionne plus comme avant, et elles ne savent pas comment le récupérer.
C'est cet endroit-là, exactement, qui est mon endroit de travail.
Ce qui se dépose, dans le corps, pendant ces relations
Quand on traverse une relation qui nous abîme sur la durée, plusieurs choses se déposent en nous. Pas symboliquement — réellement, dans la manière dont notre corps fonctionne, dans la manière dont notre énergie circule.
Il y a d'abord l'hypervigilance. Pendant des mois ou des années, votre corps a appris à scanner en permanence l'humeur de l'autre, à anticiper, à éviter ce qui pouvait déclencher. Cette hypervigilance ne s'arrête pas le jour où vous partez. Elle continue, en arrière-plan, parce que votre système nerveux a appris que ne pas être vigilant, c'était dangereux.
Il y a la confusion intérieure. Pendant la relation, ce que vous ressentiez vous était souvent renvoyé déformé. Vous étiez triste, on vous disait que vous exagériez. Vous étiez en colère, on vous renvoyait que vous étiez folle. Au bout d'un moment, vous ne savez plus reconnaître ce qui vient de vous, ni si ce que vous ressentez est légitime. Cette confusion ne se dissipe pas du jour au lendemain. Elle est inscrite dans votre rapport à vos propres émotions.
Il y a aussi une charge laissée par l'autre. Pas un sort, pas une malédiction — une sorte d'empreinte énergétique laissée par une attention longtemps dirigée vers vous, souvent dirigée hostilement, et qui continue de peser même quand l'autre n'est plus là. Beaucoup de mes clientes le décrivent comme « je le sens encore en moi ». C'est précisément cette sensation-là.
Et il y a enfin, parfois, un fragment qu'on a laissé derrière soi. Une partie de vous qui est restée prisonnière de cette histoire — souvent la partie la plus vivante, la plus joyeuse, celle qui osait. Vous avez appris à la ranger pendant la relation, parce qu'elle dérangeait. Et après être partie, vous ne savez plus comment la rappeler.
Aucun de ces phénomènes ne se résout par la compréhension intellectuelle. On peut comprendre tout ce qu'on veut sur le narcissisme pathologique, sur les dynamiques de manipulation, sur les schémas de répétition — pendant que ces choses-là continuent de fonctionner en arrière-plan dans le corps, elles continuent.
Pourquoi sans jugement de l'autre, ça libère mieux
Je sais que ce que je vais dire peut surprendre, alors je vais essayer de le dire avec soin.
Tant qu'on entretient intérieurement une image figée de l'autre — c'était un monstre, c'était un manipulateur né, il a fait ça par calcul froid — on reste, paradoxalement, attachée à lui. Pas par amour. Par charge. Cette image figée, on la nourrit, on la rejoue, on la remâche. Elle prend de la place dans la tête, dans le sommeil, dans les conversations avec les amies. Et tant qu'elle prend cette place, l'autre continue d'être présent.
Quand, en séance, la personne arrive à voir ce qui s'est joué autrement — non pas en excusant l'autre, jamais (et je voudrais que ce soit clair) — mais en humanisant l'autre, en comprenant qu'il portait lui aussi ses propres blessures, ses propres mécanismes de défense, sa propre histoire qui l'a fabriqué — quelque chose se relâche. L'autre redevient une personne. Une personne qui a fait beaucoup de mal, certes. Mais une personne, pas un démon. Et quand l'autre redevient une personne, on peut enfin la laisser partir.
Cela ne veut pas dire pardonner. Ce n'est pas mon travail de vous demander de pardonner, et je ne le fais jamais. Pardonner est un cheminement personnel, qui peut venir ou pas, à son rythme. Cela veut dire arrêter de garder en soi un personnage de fiction qui occupe tout l'espace, et redonner à cette histoire ses contours réels — y compris la part de tragédie qui appartient à l'autre, et qu'on n'a pas à réparer.
C'est dans cet allègement que beaucoup de mes clientes décrivent un déclic. « Je n'y pensais plus tout le temps. » « J'ai dormi sans cauchemar. » « J'ai pu rentrer dans ce quartier sans avoir le ventre noué. » Ce n'est pas qu'elles ont oublié ce qui s'est passé. C'est que cela ne les habite plus en permanence.
Comment ce travail se fait, concrètement
En séance, on commence par où vous en êtes. Pas par où l'on devrait en être. Pas par où d'autres personnes en sont. Par votre point exact, aujourd'hui.
La première partie, c'est l'écoute. Vous racontez ce que vous voulez raconter. Pas de questionnaire, pas de chronologie obligatoire, pas d'analyse à valider. Juste ce qui sort, dans vos mots à vous. Pendant ce temps, j'écoute ce qui se dit, mais aussi ce qui ne se dit pas — ce que votre voix porte, ce que votre corps tient, ce qui se figure derrière les mots.
Puis vient le travail énergétique. Vous vous installez confortablement, en visio, chez vous, dans votre espace. Je vous demande simplement de fermer les yeux si vous voulez, de respirer normalement, et de laisser faire. De mon côté, je travaille — je lis ce qui s'est déposé, j'aide votre corps à le reconnaître, et je l'accompagne pour qu'il puisse, à son rythme, le rendre.
Pour vous, c'est souvent un moment de pause profonde. Parfois traversé d'images, de souvenirs qui remontent, ou simplement d'un grand calme. Vous n'avez rien à faire pour que ça marche. Votre seule tâche, c'est d'être là.
À la fin, on échange quelques minutes. Si je sens qu'un exercice court peut prolonger le travail entre deux séances, je vous le confie. Et vous repartez. Le reste se fait tout seul, dans les jours qui suivent.
Pour ces situations-là, une seule séance peut suffire à amorcer un mouvement net, surtout quand la rupture est récente et que vous êtes prête. Pour les histoires plus longues, plus anciennes, plus stratifiées, un accompagnement sur quelques semaines permet d'aller plus loin et d'ancrer ce qui s'est libéré. Quand quelqu'un est prêt à entendre ce que son corps porte, le mouvement peut surprendre par sa rapidité et sa profondeur.
Vous n'avez pas à tout comprendre pour vous libérer
Je voudrais dire encore une chose, parce qu'elle revient souvent.
Beaucoup de personnes se sentent obligées, avant de pouvoir avancer, de comprendre intellectuellement tout ce qui s'est passé. De savoir si l'autre était un vrai pervers narcissique ou pas. De pouvoir mettre un nom sur chaque comportement. De faire le tri entre ce qui était de la manipulation consciente et ce qui ne l'était pas. Comme si la libération devait passer par cette compréhension.
Ce n'est pas vrai.
Vous pouvez vous libérer sans avoir tout compris. Vous pouvez aller mieux sans savoir précisément si l'autre cochait quinze ou douze critères. Le travail dans le corps n'a pas besoin de cette compréhension complète pour fonctionner. Il a besoin que vous décidiez de poser ce que vous portez. C'est tout.
J'ai vu des personnes passer des années à essayer de comprendre, et stagner exactement là où elles étaient. J'en ai vu d'autres décider qu'elles ne savaient pas, et ne sauraient peut-être jamais avec certitude, et choisir d'avancer quand même — et bouger très vite.
L'analyse a sa place, surtout faite avec un·e professionnel·le qui sait poser ces sujets. Mais elle n'est pas obligatoire pour la libération énergétique. Les deux travaux peuvent se faire en parallèle, ou indépendamment, ou dans n'importe quel ordre.
Pour résumer
Le mot « pervers narcissique » a été utile pour des millions de personnes — il a donné un nom à des relations qui n'en avaient pas, et il a permis à beaucoup de poser leurs valises.
Mais quand il devient un fourre-tout, un diagnostic posé à distance, ou un personnage figé qu'on ressasse intérieurement, il commence à enfermer celle qui voulait sortir.
Ce qui compte vraiment, ce n'est pas tant de catégoriser l'autre que de regarder ce qui s'est déposé en vous : l'hypervigilance, la confusion, la charge laissée, la part de vous restée là-bas. Ces dépôts-là ne se défont pas par la compréhension — ils se défont par un travail dans le corps, sans dramatisation et sans jugement.
Quand quelqu'un est prêt à poser ce qu'il porte, ce mouvement peut être plus rapide et plus profond qu'on ne le croit. Sans rancune entretenue, sans pardon obligé, sans rituel spectaculaire. Juste avec une attention précise, et le temps qu'il faut.
Si vous vous reconnaissez dans ce que je décris, vous pouvez réserver une séance directement, ou m'écrire avant — je réponds personnellement, sous 24 heures.
L'autre s'éloigne vraiment quand on cesse de lui faire de la place à l'intérieur.
Si l'angle « emprise » vous parle plus que celui-ci, trois autres textes en parlent directement : Reconnaître l'emprise avant de s'y perdre, Quitter une emprise et Flamme jumelle, ou emprise déguisée ?.
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