Faire plaisir aux autres en s'oubliant
Dire oui pour ne pas décevoir, s'effacer pour que l'autre aille bien : sur ce plaisir donné aux autres quand on n'est plus dans la pièce.
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Il y a une manière d’aimer qui ressemble à une disparition.
On sourit. On arrange. On anticipe le besoin avant qu’il soit dit. On prend le ton juste, le cadeau juste, la phrase qui désamorce. Autour de soi, les gens se détendent. Et quelque part, très bas, une partie de soi se tait pour que la pièce reste calme.
Faire plaisir n’est pas le problème.
Le problème commence quand le plaisir des autres devient la seule preuve qu’on a le droit d’exister ici.
Ce que ça donne, de l’intérieur
Ça peut avoir l’air d’une qualité. On vous dit généreux, attentionné, facile. On vous cherche quand il y a une tension. On compte sur vous pour « arranger ».
Sauf que le corps, lui, tient un autre compte.
La mâchoire qui se serre avant une conversation. Le ventre qui se noue quand quelqu’un fronce les sourcils. La fatigue après une simple soirée « réussie ». L’impression d’avoir joué un rôle jusqu’au bout, puis de rentrer chez soi vide, sans savoir ce qu’on aurait vraiment voulu.
Parfois on ne le voit qu’en retard. Le jour où l’on dit oui encore une fois — et où quelque chose en soi se retire, presque sans bruit. Comme une lumière qu’on baisse pour ne pas gêner.
Ce n’est pas de la bonté pure
Je le dis sans dureté : s’oublier pour faire plaisir n’est pas toujours un don.
Souvent, c’est une stratégie ancienne. Apprise tôt. Efficace.
Si je fais plaisir, je reste aimé.
Si je ne dérange pas, on ne me quitte pas.
Si je devine juste, je suis en sécurité.
Le petit soi a trouvé un métier : être agréable. Et le métier a marché assez longtemps pour devenir une identité.
Alors le « non » ne sonne pas comme une préférence. Il sonne comme un danger. Décevoir quelqu’un, ce n’est plus un moment gênant : c’est une menace. On préfère s’effacer que risquer le froid dans le regard de l’autre.
Ce n’est pas de la faiblesse. C’est de la loyauté — souvent à une histoire où l’amour avait des conditions.
Le coût qu’on ne voit pas tout de suite
Au début, ça glisse. On se dit flexible. Mature. Capable de prioriser la relation.
Puis les années ajoutent une couche.
On ne sait plus très bien ce qu’on aime. On hésite devant un choix simple, comme si le désir personnel était devenu une langue oubliée. On attend que l’autre décide, parce que décider pour soi fait trop de bruit. On se surprend à ressentir de la colère — contre soi, contre l’autre, contre personne — sans pouvoir la poser proprement.
Il y a aussi la solitude particulière de ceux qui plaisent toujours : être entouré et peu rencontré. On vous aime pour ce que vous offrez. Moins pour ce que vous êtes quand vous n’offrez rien.
Et le corps finit par parler à votre place. Tension. Fatigue. Besoin de disparaître un moment. Ce n’est pas un hasard si, après avoir trop donné sans se nommer, quelque chose en soi refuse d’avancer — comme on le voit aussi dans la fatigue d’être le solide de tout le monde.
Faire plaisir n’est pas donner
Dans un autre texte, j’ai parlé d’apprendre à donner. La nuance compte.
Donner, c’est encore être quelqu’un dans l’échange.
Faire plaisir en s’oubliant, c’est souvent s’absenter de l’échange.
L’un laisse une trace de soi.
L’autre efface la trace pour que l’autre soit content.
On peut sourire de l’extérieur et être en train de se quitter de l’intérieur. Et plus on le fait longtemps, plus le retour vers soi paraît brutal : comme rentrer dans une maison qu’on a laissée fermée des années.
Ce que le « oui » automatique protège
Il protège de la honte d’être « égoïste ».
Il protège du conflit.
Il protège parfois d’une vieille scène : l’adulte déçu, le silence punitif, l’amour qui se retire.
Alors on devient expert en fluidité. On lisse. On s’adapte. On devient presque transparent.
Jusqu’au jour où la transparence fait mal. Où l’on se regarde et l’on se demande : qui est-ce que je suis, quand personne n’a besoin de moi ?
Cette question n’est pas une crise de luxe. C’est souvent le premier signe que quelque chose en vous veut revenir.
Revenir sans se durcir
Le piège, ensuite, serait de basculer dans l’autre extrême : tout refuser, tout juger, se blinder.
Revenir à soi n’exige pas de devenir froid.
Ça peut commencer très petit.
Sentir, avant de répondre, s’il y a un oui vrai ou un oui de peur.
Laisser une seconde de silence.
Dire : « Je regarde et je te dis. »
Oser un désir simple, imparfait, sans le justifier trois fois.
Dire non sans se justifier fait partie de ce chemin — non pas comme une technique de pouvoir, mais comme une façon de rester dans la relation sans s’y dissoudre.
Il y a une tendresse particulière à se traiter enfin comme quelqu’un qui compte aussi dans la pièce.
Ce qui peut se déposer
Quand on arrête un peu de s’oublier, ce n’est pas toujours le soulagement qui arrive en premier.
Il peut y avoir de la tristesse — pour les années où l’on s’est mis de côté.
De la colère rentrée.
La peur d’être moins aimé.
Le vertige d’un espace intérieur qu’on n’habite plus.
C’est souvent là qu’un travail précis aide : non pas pour devenir quelqu’un d’autre, mais pour libérer la charge qui a collé le « faire plaisir » à la survie. Pour que le corps n’ait plus à porter seul le rôle de celui qui s’efface.
Dans mon travail, on part de ce qui est là. Du oui automatique. Du vide après avoir tout arrangé. De la personne qu’on n’ose plus être. Sans spectacle. Sans vous demander d’avoir déjà tout compris.
Pour aller plus loin
Si ces lignes vous touchent, vous n’avez pas besoin d’un discours parfait. Un simple : je fais plaisir et je disparais suffit pour commencer.
Vous pouvez lire aussi dire non sans se justifier, la fatigue d’être le solide de tout le monde, ou apprendre à donner.
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