Le journal

Regards · N° 48

Par Hervé · 9 min

La fatigue d'être « le solide » de tout le monde

Vous tenez pour tout le monde depuis si longtemps que personne ne vous demande plus si vous allez bien. Sur cette fatigue d'être « le solide », et ce qui peut s'y déposer.

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Femme assise au bord du lit la nuit, regard vers la fenêtre, téléphone posé sur la table de nuit
Dans cet article
  1. 01Le rôle qu’on n’a pas toujours choisi
  2. 02Ce que « être solide » empêche de sentir
  3. 03Pourquoi c’est si dur de lâcher le rôle
  4. 04Ce n’est pas de l’égoïsme de se retirer un peu
  5. 05Ce qui se dépose quand on arrête de tout tenir
  6. 06Si la fatigue est devenue permanente
  7. 07Pour aller plus loin

Il y a des gens à qui l’on ne pose presque jamais la question.

Ou alors on la pose vite, en passant, sans vraiment attendre la réponse. Parce qu’ils tiennent. Parce qu’ils ont toujours tenu. Parce qu’ils sont « solides », « fiables », « ceux sur qui on peut compter ».

Et un jour, souvent tard le soir, ou un dimanche où plus personne n’appelle, quelque chose cède. Pas forcément en grand. Parfois juste une envie de disparaître une heure. Une irritation disproportionnée. Des larmes qui n’ont pas d’histoire claire. Un corps qui refuse d’avancer alors que la tête, elle, a encore la liste.

Cette fatigue-là a un visage particulier. Ce n’est pas seulement trop de travail. C’est la fatigue d’être le point d’appui de tout le monde — proche de cette fatigue que personne n’explique quand le corps ne suit plus —, pendant que personne ne le sait vraiment — ou que tout le monde fait comme si c’était normal.

Le rôle qu’on n’a pas toujours choisi

Chez beaucoup de personnes que j’accompagne, ce rôle a commencé tôt.

L’enfant qui rassure le parent. L’aîné qui gère. Celui qui ne fait pas de vagues. Celle qui comprend tout le monde et ne dérange pas. Plus tard, le collègue qui absorbe les urgences, l’ami qui écoute à 23 h, le conjoint qui « tient le choc », le fils ou la fille qui organise les rendez-vous médicaux des parents.

On n’a pas forcément signé un contrat. On a appris. On a été utile. On a reçu de la reconnaissance pour ça — ou de la paix, ce qui revient parfois au même. Et le système familial, amical, professionnel s’est organisé autour de cette solidité.

Le problème, ce n’est pas d’aider. Aider peut être juste, vivant, choisi. Le problème commence quand la solidité devient l’identité. Quand s’effondrer un peu n’est plus une option. Quand la moindre limite ressemble à une trahison.

Ce que « être solide » empêche de sentir

Tant qu’on porte, on avance. On a une fonction. On sait qui on est dans la pièce : celui qui gère.

Le corps, lui, enregistre autre chose. Les mâchoires serrées. Le souffle court. Le sommeil léger. L’estomac noué avant un message. L’impression d’être toujours un cran trop tendu, même au repos.

Parfois la tête a compris depuis longtemps : « Je ne peux pas tout porter. » Le corps, lui, reste en poste. Comme un gardien qui n’a pas reçu l’ordre de quitter son service.

Il arrive aussi qu’on se mette en colère contre soi-même. Contre la fatigue. Contre le fait de ne plus y arriver « alors que les autres en font autant ». Sauf que les autres n’ont pas forcément le même rôle invisible. Et que comparer les charges ne soulage presque jamais.

Pourquoi c’est si dur de lâcher le rôle

Parce que le rôle protège.

Il protège de décevoir. De ne plus être aimé de la même façon. D’être vu faible. Il protège parfois d’une ancienne peur : si je ne suis plus utile, est-ce que j’ai encore une place ?

Il y a aussi la loyauté. On a grandi dans des histoires où « se plaindre, c’est se plaindre ». Où les vrais solides tiennent sans faire de bruit. Où demander de l’aide, c’est déjà trop.

Et puis il y a le réel. Certaines situations ne disparaissent pas parce qu’on a compris le mécanisme. Un parent dépendant. Des enfants. Un travail précaire. Un entourage qui s’effondre dès qu’on s’absente. Dans ces cas-là, le discours « lâche prise » sonne comme une injure. On ne lâche pas un monde. On cherche une marge, même petite, qui ne fasse pas tout basculer — parfois d’abord se reposer sans culpabiliser.

Ce n’est pas de l’égoïsme de se retirer un peu

Beaucoup de « solides » ont peur de ce mot : égoïsme.

Or se retirer un cran n’est pas abandonner les autres. C’est cesser de disparaître derrière ce qu’on fait pour eux. C’est accepter qu’une relation saine n’a pas besoin d’un seul pilier permanent.

Parfois le premier geste n’est pas spectaculaire. Ne pas répondre immédiatement. Dire « je ne peux pas ce soir » sans trois excuses. Laisser une tâche secondaire. Demander explicitement un relais. Rester assis dix minutes sans résoudre le problème de quelqu’un.

Ces gestes peuvent faire monter la culpabilité. C’est normal : le rôle proteste. La culpabilité n’est pas toujours la preuve qu’on a tort. C’est souvent la preuve qu’on sort d’un ancien contrat.

Ce qui se dépose quand on arrête de tout tenir

Quand la solidité se desserre un peu, ce n’est pas toujours du soulagement qui arrive en premier.

Il peut y avoir de la tristesse. De la colère rentrée. Le sentiment d’avoir été utilisé, ou d’avoir accepté trop longtemps. Des souvenirs. Une fatigue plus franche, presque plus honnête. Le corps qui dit enfin ce qu’il contenait.

Ce n’est pas un échec. C’est souvent le début d’un mouvement plus vrai. On ne devient pas quelqu’un d’autre. On retrouve une partie de soi qui n’avait plus la permission d’exister.

Dans mon travail, on part de ce qui est là : la charge, le rôle, ce que le corps porte encore. Pas pour faire un spectacle. Pas pour promettre que tout le monde va soudain se débrouiller sans vous. Mais pour que vous n’ayez plus à être uniquement le solide — et que vous puissiez, vous aussi, poser un peu ce que vous portez, comme on le voit aussi dans l’épuisement maternel ou face à la pression sociale.

Si la fatigue est devenue permanente

Quand tenir pour tout le monde a trop duré, un soin peut déjà ouvrir un espace : déposer la charge, ce que le corps retient, le rôle qu’on n’arrive plus à porter seul. On part de ce qui est là, sans vous demander d’avoir tout formulé.

Si en parallèle le sommeil ou le moral se dégradent fortement, d’autres professionnels peuvent compléter le cadre — mon travail n’empêche pas le leur, et le leur n’empêche pas le mien.

Pour aller plus loin

Si cette posture de « solide de service » vous résonne, vous n’êtes pas obligé d’avoir déjà tout formulé. On peut partir d’un simple : je n’en peux plus d’être celui sur qui tout repose.

Vous pouvez lire aussi l’épuisement maternel, se reposer sans culpabiliser, ou la pression sociale et la charge émotionnelle.

Et si vous souhaitez un temps en séance, le soin de libération émotionnelle EmoSana laisse de la place à ce type de charge. Vous pouvez prendre rendez-vous en ligne, ou m’écrire avant de réserver.

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